> Les Aïnous - アイヌ人
Le but de cette dernière partie est de resituer l'histoire, le peuple, la culture des Aïnous dans un contexte plus large que celui du Japon. Sortir des frontières est une des premières choses que l'on fait quand on s'intéresse à ce pays. On s'intéresse à la Chine, à la Corée bien sûr, mais on a parfois tendance à oublier la réalité de la région : le Japon est un long pays, plus de 3000 kilomètres du nord au sud, et la culture, le mode de vie des gens subissent autant de variation que l'on parcourt de latitudes. Les parties précédentes se sont focalisées sur les Aïnous en tant que peuple du Japon, celle-ci va essayer de s'intéresser aux Aïnous en tant que peuple du Nord.
L'appellation
«Peuple du Nord» n'est pas un nom standard, mais il revient assez souvent lors
de l'étude des Aïnous. Concrètement, on entend par Peuple du Nord toutes les
ethnies qui s'étendaient jadis ou qui s'étendent encore au nord du globe. De la
Laponie, le nord de la Finlande, la Sibérie, le nord de la Mandchourie, la Mer
d'Okhotsk, le Kamtchatka, le détroit de Béring, l'Alaska, le nord du Canada,
jusqu'au Groënland. Il n'est par ailleurs pas question de tracer de frontière
précise, mais plutôt de donner une idée des régions concernées.
Quand on s'intéresse aux Aïnous,
et plus particulièrement à leur origines, leur histoire anthropologique ou
ethnologiques, nous pouvons tomber, comme nous l'avons vu dans la première
partie, sur des théories et des hypothèses parfois très différentes. Mais ce qui
nous intéresse ici concerne la pluralité et la diversité des ethnies qui
vivaient dans le secteur.
Les Aïnous ont eu des contacts
avec d'autres peuples, parfois voisins, parfois vivant sur le même territoire
qu'eux (l'île de Sakhaline par exemple, voir en particulier la partie histoire
de l'exposé). En s'intéressant à l'étude ethnologique ou linguistique de ces
peuples, on constate souvent de grandes similitudes avec les Aïnous, mais aussi
parfois des différences, sur leur culture, leur vision du monde par exemple. La
figure suivante donne un aperçu des peuplades de ces régions.
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Mais si l'est un domaine où l'on prend particulièrement conscience de ces similitudes, c'est bien celui de l'artisanat, induisant presque une continuité culturelle depuis la Sibérie jusqu'aux côtes du Pacifique. Malgré les contacts avec les Coréens ou les Japonais, l'art aïnou est plus proche des styles nordiques, comme en témoigne par exemple l'utilisation de formes géométriques similaires sur les vêtements et les textiles en général, récurrente chez les Aïnous, les Nivkhs, les Oroks ou les Nanais (Ulchis). Quand on regarde la géographie de la région, et quand on sait que l'hiver venu, la glace recouvre presque complètement les bras de mer séparant Sakhaline du continent russe ou même de Hokkaidô, on imagine assez facilement la faisabilité des échanges culturels entre peuples voisins. On parle même parfois de culture d'Okhotsk dans le cas de ces peuples. Les systèmes d'écritures semblent absents de la plupart de ces cultures, ou alors introduit tardivement, voir récemment (début du 20ème siècle pour certains), plus dans un souci de survie de la culture qu'évolution naturelle : les Nivkhs ont ainsi utilisé l'alphabet latin pour retranscrire leur langue, avant de se tourner vers l'alphabet cyrillique. Le mode de subsistance semble, jusqu'au début du siècle dernier, le même pour tous, même si il est fonction de la géographie : les Oroks chassaient le renne et l'orque par exemple.
Les différences d'un peuple à
l'autre se ressentent quand on change radicalement d'endroits, par exemple quand
on passe du nord de la Mandchourie au Kamtchatka, où anthropologiquement et
culturellement parlant, les traditions et modes de vies se rapprochent de ceux
des Esquimaux du nord du continent américain, et des peuples des îles
Aléoutiennes. Mais les Aïnous des îles Kouriles ont également accosté le sud du
Kamtchatka, où ils ont pu là encore interférer avec des natifs de cette région,
comme les Itelmens, dont les ancêtres auraient eu des contacts avec les ancêtres
des Indiens d'Amérique. Pareillement, les chercheurs envisagent que les Aïnous
et les Aléoutes (natifs des îles Aléoutiennes) eussent des contacts. Selon
Patkanov, quelques Aïnous comprenaient (au sens où ils auraient appris) la
langue des Aléoutes, qui est beaucoup plus proche de celle des Esquimaux que des
langues de Sibérie continentale, et à fortiori de l'aïnou. En revenant à
l'artisanat, certaines similitudes dans les techniques employées pour la
manufacture d'objets tels les paniers ou corbeilles par des Esquimaux du
sud-ouest de l'Alaska et des Aïnous sont presque identiques, tout en différant
de celles de la culture d'Okhotsk.
La figure 2 présente deux motifs
tissés sur le dos de vêtements, l'un aïnou, l'autre nanai. Dans ce dernier cas,
on peut retrouver les traces d'une influence chinoise dans le dessin (design t'ao-t'ieh),
en tout cas continentale (les Nanais vivaient dans la région de la rivière Amur).
Les dessins sont dans les deux cas purement décoratifs, et ne représentent pas
une divinité ou un animal en particulier. Le motif aïnou est une «spirale» (morew)
avec des motifs d'épines, sensé protéger le porteur du vêtement des mauvais
esprits, aux encolures ou points vulnérables par exemple.
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On retrouve également des similitudes entre les cultures indiennes du nord-ouest du continent américain et aïnous dans les cultes traditionnels, comme par exemple les cérémoniaux liés au saumon. Démontrer, prouver ces contacts n'est pas une chose aisée, de par leur ancienneté. Cependant, dans le cas des Aléoutes par exemple, les similitudes observées pourraient découler de contacts beaucoup plus récents, quand les commerçants de fourrure Russes amenaient des chasseurs aléoutes depuis l'Alaska jusqu'en Sibérie. Notez que toutes ces similitudes concernent plus les Aïnous de Sakhaline et des Kouriles que ceux de Hokkaidô, beaucoup moins influencés par ces cultures du Nord de par le fait que leur milieu de vie n'avait pas les conditions de ceux des forêts boréales, même si son climat est souvent qualifié de subarctique, ou arctique doux.
Nos Voisins les Nivkhs
Focalisons-nous un petit peu sur les Nivkhs, qui vivaient aux côtés des Aïnous (Sakhaline). Modes de vie et de subsistance semblable, on constate également une importance toute particulière accordée au chien. Elevés et utilisés comme moyen de transport, les chiens servaient non seulement pour des raisons économiques, mais aussi religieuses : les Nivkhs sacrifiaient des chiens aux esprits des Montagnes, de l'Eau, du Feu... L'univers est pour eux composé d'un monde supérieur, dans les cieux, d'un monde dit «milieu», celui des hommes, et d'un monde souterrain, celui des morts. Le monde des humains est divisé en trois parties, toutes sur un même niveau (vision horizontale) : le territoire des hommes, le monde de la Montagne (et/ou Forêt), et celui des Eaux (l'océan, la rivière). Chaque monde aurait son esprit, son Maître, se manifestant à travers les animaux par exemple : l'ours pour la montagne, l'orque pour l'océan. Les trois mondes sont liés par une relation d'échange : le Maître des Eaux envoient du poisson aux humains, celui de la Montagne envoie des Ours. Les humains donnent des fruits, et retournent leurs os aux créatures tuées et mangées par ces habitant qui partagent leur monde. Les animaux ne sont ainsi pas des divinités, mais des entités commandées par les Maîtres. Les Nivkhs, tout comme les Aïnous, ont un festival de l'ours, presque semblable. Mais au regard de ce qui vient d'être développé, on comprend que les Nivkh célèbrent l'ours non pour l'animal en lui-même, mais pour son rôle de médiateur avec le Monde de la Forêt et de la Montagne. Les Aïnous, eux, vénèrent la divinité Ours. Une dimension sociale est aussi rattachée à ce festival chez les Nivkhs : pour les mariages, l'hommage fait aux ancêtres d'une même lignée... Les morts ne deviennent pas des divinités, et l'âme se réincarnent plusieurs fois, mais n'est pas immortelle (retour à l'état de plante, ou de poussières).
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Ces différences culturelles entre de si proches voisins, Aïnous et Nivkh suggèrent une incroyable diversité de concepts, de cosmologies, de cultures parmi tous ces Peuples du Nord. Le nord de la Sibérie voit ainsi une abondance de cultures liées à la forêt boréale, la chasse, la cueillette, le sédentarisme, tandis qu'au sud, dans les steppes, le nomadisme dominera, et l'on accordera moins d'importance par exemple au lien entre la religion et l'écologie qu'est l'animal. Moins égalitaires, les distinctions entre le bien et le mal sont accentuées.
Une destinée tristement commune
Tous ces peuples partagent une chose en commun : le destin que leur a réservé l'histoire. Toutes ces cultures sont en train de disparaître, et pour certaines, le cas des Aïnous est presque à envier. Les Russes, mais aussi les Chinois d'un côté, les colons américains de l'autre, ont provoquées la disparition progressive du territoire de ces populations. Décimées par la maladie, mais aussi la famine (notamment pendant la guerre civile en Amérique), l'alcoolisme, toutes ces populations ont diminuées en nombre. La fin du 20ème siècle a cependant vu le commencement d'une nouvelle ère pour les Natifs Américains, les Aïnous et beaucoup de minorités autochtones dans le monde. Luttes pour la préservation des cultures, de la diversité, la route est encore longue, espérons qu'elle aille dans le sens de l'humanisme.
Conclusion finale
Cette dernière partie vient conclure en quelque sorte cet exposé consacré aux Aïnous. Comme ce dernier, il n'a aucune autre prétention que de vouloir susciter chez le lecteur la curiosité, l'invitation à découvrir ces cultures du bassin du Pacifique Nord que l'on (nous ou les médias) a tendance à oublier parfois lorsqu'on s'intéresse aux civilisations et aux cultures de notre monde. En ce qui concerne les Aïnous, énormément de choses sont encore à dire, de pans culturels à développer, notamment l'art et l'artisanat. Il est intéressant de constater combien l'étude de la culture japonaise est fascinante, et surtout jusqu'où elle peut nous mener. Ne pouvant être exhaustif, nous espérons vraiment que ce qui a été suggéré dans cet exposé vous donnera envie d'en savoir plus.
Sources :
Internet :
http://www.eki.ee/books/redbook/ : un excellent site présentant tous les peuples et les langues parlées en Russie.
http://www.raipon.org/Web_Database/nivkh.html : une bonne introduction sur les Nivkhs.
http://nrsm.nsc.ru:8101/sibir/abor/aleut/aleutq.htm : le peuple des Aléoutes en quelques mots.
Bibliographie :
William W.Fitzhugh et Chisato O.Dubreuil : Ainu : Spirit of a Northern People, 1999, University of Washington Press.
Yamada Takako : The World View of the Ainu,2001, Kegan Paul.
Figure 1 et 2 : ©William W.Fitzhugh et Chisato O.Dubreuil : Ainu : Spirit of a Northern People, 1999, University of Washington Press.
Figure 3 :
© http://www.raipon.org/Web_Database/nivkh.html